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"Ma vision de Frida" - Huile sur toile - 60 x 73 cm
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Commentaires réalisés par Ana Pardo Je la connais déjà depuis un certain temps, enfin, plus exactement je connais son œuvre, les autobiographies et biographies qui ont été publiées à son sujet et pourtant, je n’arrive toujours pas à m’expliquer la grande attirance que j’éprouve pour la figure de Frida Kahlo. Si je venais à rentrer dans un couvent en tant que sœur cloîtrée, Dieu m’en garde, après avoir fait vœux de silence et qu’une personne friande d’énigmes voulait reprendre la mienne, au cours de son enquête, il rechercherait aussitôt mes amis. Les personnes qui me connaissent, ou, du moins, ceux qui connaissent mon côté sociable, souligneront immédiatement certaines ressemblances qui apparaissent lorsqu’on me compare à elle: peindre sans vouloir à tout prix être exposé, une certaine relation avec l’état allemand de nos origines, le goût pour le sédentarisme et autres affinités que je n’évoquerai pas maintenant. Pourtant, oui, je l’affirme tant que j’ai la parole, je ne peux pas être en plus grand désaccord avec tout cela. Ce qui me captive en elle n’a rien à voir avec une vie parallèle. Il ne me reste donc plus qu’à entreprendre le portrait de Frida. C’est peut-être là, le seul moyen d’interpréter ma fascination pour elle et, par la même occasion, découvrir à quelles règles obéissent les signes caractéristiques de mon comportement. De plus, et en toute sincérité, je crois même que le propre caractère d’analogie entre les comparaisons ci-dessus citées est incertain. Et au vu de l’obstination de certains à me surnommer « l’hispano germaine », je commencerai, en premier lieu, par démystifier ma propre origine. Je ne puis le nier : je suis née en Allemagne ; mais j’aurais également pu naître en plein vol au dessus du territoire chinois. Il est vrai que j’ai vécu les sept premières années de ma vie là-bas, mais cela n’a pas été suffisant pour que perdurent des affinités régionales vivaces, d’autant plus que dans mon cas, c’est un couple de hongrois que je garde dans mon cœur, qui s’occupa de moi. Ils furent finalement les seuls grands-parents que j’ai pu embrasser. Je ne suis pas allemande et je ne prétends pas l’être car rien ne m’attache à cette nation, même si je ressens pour elle l’inclination innée envers les choses qui nous ont bercés tout au long de notre enfance. Je suis espagnole, ce que je regrette plus encore. Je viens d’une Espagne invertébrée, et à la mémoire courte, d’une Espagne qui oublie ses racines. Or plus j’ai de regrets, plus j’aime mon pays. Bien que la relation affective avec mon pays puisse sembler une simple remarque autobiographique, c’est au contraire un élément vital pour comprendre le lien qui m’unit à Frida, et plus important encore, vital pour saisir les reliefs expressifs qui définirent son portrait. Je reconnais que l’idée que je transmets en ce moment est confuse et chaotique mais j’ai enfin compris que pour atteindre le dernier recoin de son âme, je dois parvenir au dernier recoin de la mienne. Que cette introspection ne s’adapte pas à la typique référence artistique m’importe peu. Ceux qui voudront trouver des erreurs au portrait ne mettront pas plus de 10 ou 15 secondes, ce dont, par ailleurs, je me réjouis. Mais il existe d’autres personnes qui, pour diverses raisons, considèrent avec attention et scrutent les inépuisables nuances par lesquelles passe l’esprit humain et c’est pour cela que je suis prête à transmettre de façon intelligible la peine qui m’afflige lorsque je regarde par la fenêtre. Les fêtes de mon adolescence où nous chantions « Desde Santurce a Bilbao » ou « Asturias patria querida » sont bien loin. Nous dansions aussi bien une sévillana qu’une jota. Nous introduisions dans nos discours des « nen » ou « rapaz ». Je mentionne toutes ces choses en admettant solennellement que nous croyions que cela nous appartenait, que nous ne pensions pas nous emparer de quelque chose étant la propriété d’autrui. C’était aussi à nous mais c’était juste un peu plus typique quelques kilomètres plus loin. Maintenant, bien souvent, j’observe la répression de ces manifestations, parfois par simple haine, parfois par peur de blesser des susceptibilités régionalistes face à l’idée de profaner ou d’usurper une facette culturelle crée avec droits d’auteur. En dehors du domaine du sport, d’où peut-être son importance actuelle, murmurer « Vive l’Espagne » requiert de l’audace par peur de l’ombre fasciste qui plane sur nos têtes et restreint notre liberté d’expression. Je suis consciente que cette maladie « fractionniste » a été diagnostiquée il y a fort longtemps par des hommes plus respectables que moi, mais ce n’est pas pour autant que je cesserai de maudire le manque de chance de ce territoire envers ces dirigeants dont les langues sont plus que jamais venimeuses. Capables de vendre leur âme pour un vote, ils parviennent à transmettre aux gens l’état d’humilité, d’offense, de vol et d’abandon que l’Espagne nourrit à l’encontre ses dignités. Le peuple, tel un troupeau de moutons, a finalement cru à la mesquinerie de ces mots et ressent une haine, qui n’existait pas auparavant, à l’encontre de ses propres frères et non pas à l’encontre des politiciens. C’est une étrange révolution française que je vis en ce moment. Le peuple se soulève contre le peuple. L’Espagne est blessée, à mort et je ne crois pas qu’il existe de vaccin qui puisse la guérir. Est-il actuellement possible de croire en 10 politiciens d’un même parti quand leurs réflexions ne présentent aucune différence morphologique ? Et en 200 ? Au moins dans les votes de l’assemblée on perçoit son homogénéité. Si, comme j’en ai fait allusion antérieurement, la richesse et la variété sont des dons de l’esprit humain, et à plus forte raison chez les intellectuels, un progressiste ne peut-il pas avoir une idée conservatrice, au moins une fois dans sa vie, et vice versa ? Mais soyons plus perspicaces. Si nous devons nous adapter à la réalité politique de ce pays, c’est à dire reconnaître non seulement que conservateurs et progressistes se confondent idéologiquement, mais aussi qu’il existe un terrible vide de politiciens conservateurs, progressistes et fondamentalement de politiciens ayant des idées, ne peut-il pas y en avoir 15 sur 150 du même parti qui vote pour quelque chose ? JE NE SUIS PAS D’ACCORD AVEC LE PARTI . Haïssent-ils à ce point leurs parents et enfants ? Non, je ne crois pas car, de la même raison que 2 jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau ont des pensées différentes, je dois me persuader que nos politiciens, véritables clones dans le domaine public ne font pas de politique mais l’utilisent, même si l’élément à sacrifier est ma propre Espagne. Je ne prétends pas déboucher sur des lieux communs sociaux. L’homme politique par définition n’est pas honnête, mais même si le peuple ne croit pas en lui, tout est pardonné lorsque la politique défend un but commun, un destin commun. Les personnes de ce monde, avec toutes leurs actions et contradictions ont besoin avant tout d’une patrie. L’Espagne a perdu son passé, son présent et renie un destin. Ma chère Espagne, comme le chantait Cecilia, a raté son futur. La graine de la rancœur semée par ce serpent politique a fructifié. Moi même j’ai ressenti cette haine. Les hommes politiques actuels de ce pays m’irritent, mais plus encore cette horde populaire qui brandit des drapeaux politiques sans en mesurer les conséquences. Je vis la dictature d’une majorité insubstantielle, ignorante, capable d’agresser pour une ampoule dans une copropriété alors qu’il acclame celui qui est en train de le voler, celui qui se moque de lui, celui qui souille sa mémoire et qui démolit la dignité de ses enfants. Quand l’Espagne mourra il ne restera que des domestiques de l’Europe, qui la serviront en hiver et lui laveront les pieds en été. Je reconnais que réaliser une synthèse sur la façon dont ma propre identité se déracine de la nouvelle réalité espagnole est à la frontière entre rationnel et exotique. Ce jugement, quelle que soit sa valeur, conserve une certaine ironie : le fait que mes racines espagnoles méprisent mon espagnolisme actuel m’obligent à définir une réalité plus ample donnant un sens aux principes qui guident mon comportement. Je dois avouer que j’ai un caractère fort et pas par ce conventionnalisme recueilli dans des traités ethnographiques qui, tels des horoscopes, attribuent des caractéristiques déterminées à un groupe de personnes. Des pays pleins de personnes courageuses ou de fainéantes n’existent pas, il n’y a même pas de tout petits villages où tous seraient généreux, bavards ou vaincus par l’adversité domestique. La force ne provient pas de ce principe politique. Je suis forte car je défends ma parcelle familiale, économique et intellectuelle, car j’ai des ressources pour y arriver et si ce n’est pas le cas, je les cherche. Je suis forte car j’ai la ferme conviction de transmettre mes habitudes, mes croyances et ma propre énergie. Et vu la façon dont ses attributs se regroupent, je suis enclin à croire que cette vitalité est due à mes racines latines. Je suis romaine, de la Rome conquérante, colonisatrice et protectrice d’elle même ; de la Rome qui prend le meilleur des autres cultures sans jamais renoncer à son passé, sans rompre avec son idiosyncrasie ; de la Rome civile, logique et réaliste. Oui, d’une Rome classique, superbe, intrigante, et dominatrice aussi. Rome, la civilisation latine, la civilisation éternelle. Ce serait un grand désagrément pour les nations occidentales qui ne se considèrent pas latines si elles venaient à approfondir les principes qui les régissent et qui guident leur style de vie. C’est pour cette même raison, bien que cela semble paradoxal, que dans bien des cas c’est l’horizon et non pas la maison qui délimite le mieux la nature de l’individu. Je suis latine, orgueilleuse de mon héritage romain, et c’est pour cette raison que l’admiration, le respect et la défense acharnée que je maintiens avec la tradition picturale, ou bien comme c’est le cas aujourd’hui pour remettre en ordre mes idées, ma fascination pour Frida Kahlo, prennent un sens. Son côté latin a toujours prédominé. La vie n’a pas été généreuse avec Frida. On dirait que le destin, impertinent, a voulu qu’elle soit victime d’une suite de malheurs avec la macabre finalité que le dernier amortisse la peine de l’antérieur. Mais dans ses veines coulait du sang latin et quand elle en prit conscience, un halo de combativité commença à ciseler son caractère. Avec un tempérament fort, Frida défendit sa peinture, sa famille et son village. Notre latinisme nous précède et nous rend sœur. Elle mexicaine, moi espagnole mais toutes les deux bercées par le caractère du même ancêtre. L’horizon unit notre force motrice, la maison éloigne nos manifestations. Elle, elle était attirée par le peuple et l’aimait par-dessus un état mexicain nouveau né et incertain ; moi, assujettie à la mémoire d’une Espagne vieille et moribonde, j’aime davantage mon pays que son peuple ambigu. Que je sois ou non dans le vrai, c’est maintenant, et à travers ce que certains considèreraient un coup de gueule que je me rends compte de ma fascination pour Frida, pour sa personne. Je sais qu’il est difficile d’accepter des jugements sur sa personnalité quand on évite la partie anecdotique, mais si je n’ai pas raconté les détails de sa vie et les légendes qui circulent à son propos c’est parce que, sincèrement, je ne pense pas pouvoir égaler le splendide travail porté sur les grands écrans. Je vous le recommande d’ailleurs. Cependant, le respect que j’ai pour elle est antérieur au film. Tout d’abord, j’ai connu naturellement Frida le peintre. Si nous interrogions à nouveau les amis qui cherchèrent gratuitement des ressemblances entre moi et Frida, ils affirmeraient, avec bien des manières, que je rejette absolument sa peinture. Comme je connais la fluidité de leur discours et leur désinvolture pour le transmettre je suis sure qu’ils s’appuieront sur toute une série de raisons telles que le primitivisme dans la conception de la couleur, de la forme, de la composition, du traitement et bien d’autres encore pour confirmer cette affirmation. Une fois de plus je dois payer leur gratitude avec la plus grande des contrariétés puisque lorsque je regarde un de ses tableaux je contemple une œuvre d’art. Laissant de côté les évaluations techniques, ses tableaux sont la narration d’elle même. C’est Frida que je perçois dans ses oeuvres; pour moi c’est elle la véritable œuvre d’art. Frida faisait de l’art car elle se peignait ; je m’explique : aussi loin que nous fixions les nouvelles frontières esthétiques, quand nous voyons une photographie de David de Miguel Ange nous acceptons que l’art reflété sur le papier n’est pas l’œuvre du photographe. Frida était art. Le hasard du destin fit d’elle un peintre et le hasard de son mariage la rendit célèbre ce dont je me réjouis puisque cela m’a permis de la connaître. Dans ma vision de Frida j’ai voulu transmettre ces traits qui accentuent son caractère : le geste hautain de sa latinité qui laissait apparaître sur son visage cette complexe simplicité interne ainsi que le baroque de sa mise en scène sociale. Dans certains cas ce sont ses traits physionomiques qui déterminent l’expression, dans d’autres, ce sont les éléments environnants. Mais je ne veux pas mettre un point final à cette notice biographique sans avoir auparavant demandé pardon à ces amis fidèles qui m’apprécient et me surestiment. Et je demande cette absolution non pas pour les objections que j’ai formulées tout au long de cette note puisque je suis convaincue qu’ils m’ont déjà pardonnée mais fondamentalement pour le dernier revers que va encaisser leur vanité : bien que le portrait puisse sembler une vive reproduction de la couverture de Vogue, ce sont les photos de son père, Guillermo, qui m’ont guidé. Ana Pardo |
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