
TURNER
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15 - AOÛT - 2003 Qu’est-ce qui t’a conduit à étudier Turner ? La première fois que je me suis confrontée à son œuvre j’ai compris que pour pouvoir la comprendre il faudrait construire un pont entre la tradition la plus classique et les aspects les plus intéressants du début ou de l’origine du modernisme. Je parle de modernité dans le sens chronologique et non étymologique (qui désignerait un style déterminé). De mon point de vue artistique il y a un élément qui m’attache profondément à mon époque, à la société qui m’entoure et en définitive aux circonstances, mais tout en faisant un bras de fer constant contre la tradition (pas passive mais engendrée) et ce bras de fer passe par Turner. J’expliquerai pourquoi. Chez lui apparaît un élément très important de modernité, si nous parlons conceptuellement, qui consiste à introduire dans son langage visuel tout ce qui a un rapport avec des éléments qui ne sont apparemment présents qu’au XX ième siècle comme la rugosité, les texturisations comme valeur en soi, certains degrés d’horreur qui correspondaient à des états d’âme, l’importance esthétique de l’inachevé, de la douleur, un certain sens du terrible qui enveloppe son œuvre. Quant à sa philosophie, il faudrait la mettre en rapport avec les études qui ont été faites à son époque à propos du sublime confronté dialectiquement à la beauté. Cette dualité n’est pas nouvelle, nous pourrions nous remonter à A.R Mengs. À mon avis ses réflexions sur la différence entre la beauté et la grâce ouvrent une brèche importante puisque nous pourrions dire que, même Picasso, dans son mépris de la beauté, essaie de créer un ordre esthétique des éléments qui composent son œuvre et c’est ainsi qu’il recherche conceptuellement la grâce. Turner dans son développement artistique va à la rencontre de la stupéfaction du spectateur et cela sans porter préjudice au thème en lui-même et à l’extravagance vide. Il y réussit mais à travers un chemin plus sûr et plus profond qui est formé d’éléments visuels et intellectuels. Cette intellectualité n’est pas autre qu’un exposé esthétique qui part surtout de la poésie comme moteur de l’imagination et son comportement d’exaltation des sentiments humains. Quant à l’aspect visuel, le moteur est le voyage comme source de connaissance et d’expérience qui conduira à l’auto connaissance et à un éloignement volontaire de ce qui est proche, de ce qui est familier pour se laisser « surprendre » ou impressionner par la nouveauté et l’inconnu (tout cela peut facilement se mettre en relation avec l’impressionnisme). Parallèlement se produit chez Turner un intérêt progressif pour la dynamique de la couleur qui l’amène à incorporer à sa vision chromatique les études de couleur de Goethe mais mis en application avec des nuances et des perfectionnements dérivés de la mise en pratique de quelque chose qui à l’origine est purement théorique. Je dirai ainsi qu’il ajoute à tout cela le concept de clair-obscur de Rembrandt et il arrive à la conclusion que la couleur s’articule avec l’usage de la lumière et l’ombre, en respectant le dégradé universel d’une couleur à une autre. C’est ceci qui lui permet de développer le véritable sens de la couleur qu’il recherchait : la couleur qui compose de telle façon qu’elle UNIT et à la fois DEVOILE et PERMET DE VOIR mais aussi permet de suggérer l’occulte. Elle laisse au spectateur la possibilité de pouvoir achever l’œuvre dans son esprit. La couleur chez Turner ne part pas uniquement de Goethe mais aussi des classiques, ce qui démontre sa profonde connaissance de l’école vénitienne. Personnellement je crois que l’importance vitale que donne Turner au rouge et au jaune provient de là. Il crée des parcours visuels avec prédominance de ces couleurs. Il est également traditionnel dans ses exhaustives études de documents de bateaux, poissons, etc. ainsi que dans le fait qu’il a toujours développé son labeur créatif dans son atelier, indépendamment du stimulus primaire ou engendreur de l’œuvre : un voyage, un incendie, un paysage, etc. Sa palette royale était très simple mais il a su la mener vers une plus grande variété, ce qui le rapproche également des classiques. 7 ou 8 couleurs au plus comme point de départ pour en arriver à l’infini. La grandeur de Turner est qu’il ouvre un chemin nouveau sans ruptures avec les époques précédentes. Il n’a pas eu besoin d’établir que ses antécesseurs étaient plus mauvais (et ils le furent véritablement). Sa modestie artistique lui a fait dire qu’il ne serait pas devenu célèbre si Girtin n’était pas mort jeune. Ses œuvres ont la grandeur de ce qui paraît facile et le charme de son esprit libre qui lui permet de dominer tous les matériaux. Il n’a pas été soumis aux catalogages obscures de peintre à l’huile, aquarelliste, graveur, dessinateur mais il a utilisé ce dont il avait besoin pour son œuvre du moment et s’il devait pour cela sortir des chemins tracés, il le faisait. Il fit que cela fonctionne parce dans l’art il faut être Ange pour faire quelques diableries et Turner fit des choses diaboliquement angéliques. Me rapprocher de son œuvre à partir de copies m’a permis de découvrir des procédés techniques très intéressants aussi bien à propos de l’ordre des phases d’exécution de l’oeuvre qu’à propos des harmonies chromatiques employées. Ces harmonies ne sont pas sujettes à l’arbitraire du goût ni aux caprices d’une déterminée façon de sentir mais à des règles que le propre Turner a établies et auxquelles il est parvenu à travers l’étude de sa propre opinion artistique.
Mes proches s’étonnent que ce type d’étude puisse me servir pour créer une œuvre propre et conforme avec le contexte actuel, aussi bien temporel que social. Ils leur semblent trouver difficile que cette connaissance partielle des peintres du passé puisse se conjuguer avec des éléments stylistiques plus contemporains. Ils se trompent. À mesure que le bagage professionnel croît un champ créatif infini s’ouvre à nous. Plus nous disposons d’outils à notre disposition plus se sera difficile de nous cantonner dans un style défini car chaque œuvre réalisée sera imprégnée de la folie du moment et nos folies disposeront de plus grand champ pour se développer.
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